par Stéphane

Un débat survient chaque fois qu’un groupe underground accède au mainstream : les musiciens sont-ils des vendus? Est-ce que musique commerciale rime avec médiocrité? Quand on a seize ans et qu’on vit chez nos parents, on peut penser que oui. Je l’ai déjà pensé. À seize ans, on ne saisit pas toute la complexité des choix de vie qui s’offrent à nous, on ne perçoit pas tous les obstacles qui peuvent nuire à la poursuite de nos rêves. Mais plus le temps avance, plus on acquiert de l’indépendance, plus on ressent le désir de se réaliser en tant que personne. Pour plusieurs, devenir musicien professionnel constitue un rêve, bien que cet emploi soit souvent considéré comme un loisir, comme une occupation peu sérieuse. Les musiciens professionnels espèrent vivre de leur art (un but fort louable, à mon avis). Bien sûr, il se peut que pour diverses raisons, ils ne réussissent pas à atteindre cet objectif. Ceux qui y parviennent méritent toutefois une certaine reconnaissance.

Le problème semble se situer au niveau de la reconnaissance : les fans de la première heure réagissent comme si elle ne devait venir que d’eux. Certes, pour un groupe, tout commence dans l’underground; mais passer au niveau mainstream ne rime pas nécessairement avec trahison. Les fans se sentent parfois trahis lorsque leur groupe préféré devient la coqueluche de l’industrie musicale. Ils ridiculisent les nouveaux fans, ils les voient comme de simples suiveurs de mode. J’accepte l’idée que de nombreuses personnes peuvent écouter un groupe seulement parce qu’il jouit une popularité croissante; mais parmi ces nouveaux fans, certains en apprécieront véritablement la musique. Les amateurs de musique n’éprouvent pas le même intérêt à creuser l’underground, ils ne savent pas forcément comment y entrer, comment pénétrer dans cette dense et inextricable jungle pour y dénicher les groupes qui pourraient leur plaire. L’Internet facilite la tâche des mélomanes curieux, mais l’underground demeure si vaste, et le Web contient tant d’informations que les néophytes risquent de s’y perdre. Donc, en un sens, l’accès d’un groupe underground au mainstream ouvre une porte sur l’underground.

Par exemple, les années 1990 ont vu l’ascension du nu-métal comme branche plus commerciale de la musique métal. De nombreux puristes (ceux qui portent encore leurs chandails troués d’Helloween et leur veste en jeans avec des patchs de Slayer, Possessed, Testament et Exodus) ont vilipendé les protagonistes de ce courant, sous prétexte qu’ils avaient vendu leurs âmes au diable mercantiliste et que leur musique ne méritait pas l’épithète « métal ». Dans certains cas, j’admets la validité de cette opinion, mais d’excellentes formations ont néanmoins émergé de cette scène, telles que System of a Down, Spineshank, Deftones et Korn. Ces puristes continueront malgré tout de dénigrer ce son juste à cause de sa popularité. Pourtant, le son des guitares de Slipknot « bûchent » plus que celui de tous les groupes de métal gothique de la planète réunis.

Et puis, que préfèrent ces esprits conservateurs : Britney Spears ou Papa Roach au numéro 1 du Billboard? Le fait que des gens croient que des artistes comme Linkin Park soient les plus heavy du monde musical peut faire grincer des dents les fans du Dillinger Escape Plan, de Nile ou de Darkthrone. Il n’en demeure pas moins que ces mêmes artistes contribuent à redéfinir le terme heavy auprès des gens qui ne connaissent pas très bien la musique métal. Ainsi, la notion de heavy a graduellement évolué de, disons, Motorhead à Metallica à Slayer à Pantera à Korn à Slipknot à Meshuggah. À mon sens, ce changement de perception dans l’esprit du public mainstream ne peut que bénéficier aux groupes plus agressifs. Si le public mainstream reconnaît des groupes de plus en plus heavy, il acceptera de plus en plus facilement ceux véritablement heavy et underground. Il aura alors des connaissances, des références dans la musique métal qu’il ne possédait pas auparavant. La complexité du monde musical ne s’apprend pas en quelques mois.

Oui, il existe des groupes qui vont s’adapter aux saveurs musicales du mois pour profiter de la manne qu’elles engendrent. Mais de là à crucifier chaque groupe qui connaît un tant soit peu de succès, il y a un pas que je ne franchirai guère. Je crois qu’on devine, qu’on sent les musiciens authentiques à leur façon de jouer, à leurs propos en entrevue, à leur attitude sur la scène et à l’extérieur de celle-ci. Avant de juger d’un groupe, on doit se demander pourquoi on s’y intéresse : est-ce par réelle passion pour leur musique ou est-ce pour la fierté d’être les seuls à le connaître? À mon sens, cette dernière attitude s’avère aussi révoltante que d’aimer le groupe seulement parce qu’il jouit d’une grande popularité. Dans les deux cas, la motivation consiste à impressionner les autres, et non à apprécier la musique en elle-même. La musique n’appartient qu’aux artistes qui la produisent. S’ils lancent un disque que l’on déteste, on peut toujours ré-écouter ceux qui nous plaisent. Les musiciens ne doivent rien à leurs fans, et les fans ont comme seul rôle légitime d’encourager les artistes à pousser leur développement là où ils l’entendent. Il n’y a pas de fans s’il n’y a pas de groupe, mais il peut très bien y avoir des groupes sans fans.

  Les nouvellesLes critiquesLes entrevuesLes éditoriauxL'info.sallesLa radio EDMLes contacts